Un an après la mise en œuvre du nouveau régime indemnitaire (NRI), le sondage national mené par la FNPMF auprès de 1 079 policiers municipaux et gardes champêtres dresse un constat sans ambiguïté : le dispositif suscite une division profonde au sein du corps professionnel et génère des effets concrets sur l’attractivité et la stabilité des collectivités.
Les réponses recueillies montrent un noyau d’insatisfaction durable, présent dans toutes les catégories hiérarchiques. Dans de nombreux grades, le cumul des réponses « peu satisfait » et « pas du tout satisfait » atteint, voire dépasse, le total des agents se déclarant « satisfaits » ou « très satisfaits ». Cette configuration traduit un malaise réel vis-à-vis du NRI, loin de l’objectif initial de simplification et d’harmonisation.
Une insatisfaction marquée en catégorie C, cœur des effectifs :
En catégorie C, notamment chez les gardiens brigadiers et brigadiers-chefs principaux, les graphiques de satisfaction révèlent une forte présence des réponses négatives. Visuellement comme statistiquement, les modalités « peu satisfait » et « pas du tout satisfait » pèsent souvent autant, voire davantage, que le bloc des réponses positives.
À cette perception s’ajoute un élément déterminant : une part non négligeable d’agents indique que leur rémunération est restée identique après la mise en place du NRI. Pour ces personnels, le régime est perçu comme peu ou pas améliorateur, malgré une réforme présentée comme structurante. Si des profils « gagnants » existent effectivement, ils sont numériquement contrebalancés par un volume significatif de perdants et d’insatisfaits, en particulier dans les grades les plus représentés. Cette situation alimente un sentiment d’injustice et fragilise l’adhésion globale au dispositif.
Catégorie B : une insatisfaction structurelle chez les chefs de service :
Chez les chefs de service de police municipale (catégorie B), la satisfaction est loin d’être unanime. Selon les grades, le bloc « peu satisfait » + « pas du tout satisfait » représente environ 40 % des réponses, parfois davantage.
Cette donnée est particulièrement significative, car il s’agit de cadres intermédiaires, appelés à être des relais du dispositif auprès des équipes. Même lorsque la majorité se déclare financièrement « gagnante », les résultats font apparaître un socle persistant de non-gagnants et de perdants, nourrissant un ressentiment lié aux disparités internes.
La montée très marquée de la part “engagement”, combinée aux difficultés déclarées avec les banques et les mutuelles, accentue ce sentiment d’insatisfaction, y compris chez des agents ayant pourtant enregistré des gains sur le papier.
Catégorie A : une polarisation nette jusque dans les postes de direction :
En catégorie A (directeurs et directeurs principaux), le nombre de répondants est plus limité, mais les tendances observées restent éclairantes. Les résultats montrent une quasi-parité entre agents satisfaits et agents peu ou pas satisfaits, confirmant que le NRI ne fait pas consensus, y compris au sommet de la hiérarchie.
Le fait que le régime soit quasi systématiquement en place dans ces collectivités ne s’accompagne donc pas d’une adhésion claire. Là encore, une partie des directeurs se considère gagnante, tandis qu’un noyau d’insatisfaits demeure clairement identifiable.
Un impact territorial large et une mobilité accrue des agents :
Les répondants sont issus de toutes les grandes régions métropolitaines, avec une forte représentation de l’Auvergne-Rhône-Alpes, de l’Île-de-France, de la Provence-Alpes-Côte d’Azur, de la Nouvelle-Aquitaine et des Hauts-de-France. Cette répartition reflète la densité des communes dotées de polices municipales et confirme que le sondage agrège des situations très diverses sur l’ensemble du territoire.
Au-delà du ressenti, le sondage met en lumière un phénomène particulièrement préoccupant : des agents déclarent avoir quitté leur commune pour une autre plus généreuse sur le plan indemnitaire. Cette mobilité, directement liée aux écarts de mise en œuvre du NRI, révèle un risque accru de concurrence entre collectivités, au détriment de la stabilité des effectifs et de la continuité du service public local.
Un régime perçu comme controversé, aux effets concrets :
La polarisation observée en catégorie A, conjuguée au volume important d’insatisfaits en catégories B et surtout C, confirme que le nouveau régime indemnitaire est aujourd’hui perçu au mieux comme très controversé, au pire comme globalement insatisfaisant par une large partie des personnels.
Au-delà des chiffres, le sondage révèle que le NRI n’est pas seulement un sujet technique ou budgétaire : il a désormais des conséquences directes sur les parcours professionnels, la fidélisation des agents et l’attractivité des communes. Autant d’éléments qui appellent une évaluation approfondie et des ajustements rapides, afin d’éviter que le régime indemnitaire ne devienne un facteur durable de fracture au sein des polices municipales.
Une réforme indemnitaire à l’épreuve des évolutions législatives à venir :
Au-delà du seul nouveau régime indemnitaire, les résultats de ce sondage doivent être mis en perspective avec les évolutions législatives actuellement à l’étude au Sénat, et notamment le projet de loi visant à élargir les prérogatives judiciaires des policiers municipaux. Ce texte prévoit de confier aux maires un rôle central dans la décision d’activer ou non une partie des nouveaux outils juridiques mis à disposition des agents, selon une logique dite de « caisse à outils ».
Cette approche, si elle peut répondre à des réalités locales, comporte néanmoins un risque structurel accru de disparités entre collectivités. De la même manière que le régime indemnitaire dépend aujourd’hui largement des choix politiques locaux, l’extension des prérogatives judiciaires pourrait, demain, être appliquée de façon très inégale sur le territoire.
Dans ce contexte, il existe un risque réel de voir se renforcer les mobilités déjà observées dans le cadre du NRI. Des agents pourraient être tentés de quitter leur commune pour rejoindre des collectivités dont les maires feraient le choix de s’approprier pleinement le nouveau dispositif judiciaire, offrant à la fois une reconnaissance indemnitaire et un cadre d’intervention élargi et cohérent avec les missions exercées.
Le cumul de ces deux dynamiques — disparités indemnitaires d’une part, hétérogénéité des prérogatives judiciaires d’autre part — pourrait ainsi accentuer un phénomène de « mercato » déjà perceptible, au détriment de la stabilité des effectifs et de l’égalité de traitement entre policiers municipaux.
À défaut d’une réflexion nationale globale sur l’attractivité, la reconnaissance et les conditions d’exercice du métier, le risque est réel de voir se multiplier les déséquilibres territoriaux, transformant les choix politiques locaux en facteurs déterminants de départs ou de recrutements, bien au-delà des seuls besoins opérationnels.







