Cette question, tout professionnel de terrain devrait se la poser avant chaque intervention.
Nous, policiers municipaux, sommes souvent les premiers sur place. Avant les secours. souvent avant la police nationale ou la gendarmerie. Un appel voisinage pour tapage nocturne et on se retrouve face à une scène de violence conjugale qu’on n’avait pas vue venir.
Combien d’entre nous ont reçu une vraie formation sur le contrôle coercitif, sur l’emprise, sur les mécanismes de la sidération ? Peu, très peu.
Le témoignage d’Audrey Franciosini que vous allez lire raconte le parcours d’une infirmière qui a transformé un échec personnel en dispositif ayant pris en charge plus de 1000 victimes en trois ans.
Ce qu’elle décrit sur le silence à garder, sur la temporalité des victimes, sur le fait de ne pas rejouer la domination par nos propres injonctions, ça nous concerne directement. Sur la voie publique, à domicile, face à un auteur présumé et une victime coincés dans la même pièce.
Se former sur ces sujets, ce n’est pas une ligne de plus sur un plan de formation annuel. C’est ce qui fait la différence entre une intervention qui protège et une intervention qui abîme un peu plus une victime déjà à terre.
Bonne lecture.
Thierry COLOMAR
« Et toi, qu’est-ce que tu peux faire, là, pour moi ? »
Audrey Franciosini — Infirmière référente VIF/VSS, Urgences Adultes Timone (APHM) — Créatrice et coordinatrice du Dispositif Sentinelles
Cette phrase a été reçue comme un coup de poignard planté en plein cœur.
C’était une nuit en 2016.
Infirmière organisatrice de l’accueil (IOA) aux Urgences Adultes Timone Marseille (APHM), je reçois cette jeune femme de 19 ans, franco-américaine, étudiante en droit à la faculté d’Aix-en-Provence. Son petit ami lui avait porté de multiples coups.
J’étais scandalisée. En tant qu’infirmière, en tant que femme, en tant qu’être humain.
N’arrivant pas à m’en détacher, je suis allée la voir un peu plus tard dans son box des urgences, peu avant sa sortie. Elle rentrait au domicile.
Horrifiée, j’ai prononcé ces mots, sans mesurer l’impact qu’ils pouvaient avoir, pensant être bienveillante : « Tu ne peux pas rentrer chez toi, la prochaine fois, il va te tuer, il faut que tu déposes plainte ! »
Elle m’a regardée droit dans les yeux et m’a juste répondu : « Et toi, là, qu’est-ce que tu peux faire maintenant pour moi ? »
Rien ! Ces mots, je ne les oublierai jamais.
Longtemps je me suis questionnée. Je pensais lui faire un électrochoc, mais ce que je pensais être bienveillant l’était-il vraiment ? Finalement, quels sont les « bons » mots ? Et puis, et surtout, avais-je des solutions à proposer ?
Du questionnement à la formation
En 2022, j’obtenais un diplôme universitaire en psychotraumatismes. Mon sujet de mémoire était le repérage et la prise en charge par le personnel soignant des victimes de traumatismes.
Mes recherches ont montré des failles du côté des professionnels de santé, notamment en ce qui concerne la formation sur le sujet des violences et du psychotrauma, malgré des recommandations de la Haute Autorité de Santé datant de 2019.
Cette situation de 2016 était toujours avec moi. Fort de mes recherches, j’ai décidé de prendre à bras-le-corps la question des violences conjugales, sexistes et sexuelles.
Début 2023, je décide de créer le Dispositif Sentinelles. L’objectif : une prise en charge 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 des victimes de violences conjugales, intrafamiliales, sexistes et sexuelles se présentant au sein du service des urgences, grâce à du personnel volontaire formé.
Pour cela, je suis allée me former à l’Université Paris 8 et j’ai obtenu mon DU Violences faites aux Femmes. Être formée par Édouard Durand, Ernestine Ronai, Muriel Salmona, Emmanuelle Piet… Ces « grands » qui ont fait de leur vie un combat pour la reconnaissance des victimes de violences, cela a été extrêmement enrichissant et a changé ma façon de travailler.
On a beau croire tout savoir parce qu’on voit, parce qu’on entend, parce qu’on a l’habitude de recevoir les victimes. En réalité, on ne sait rien.
Comment prendre efficacement en charge les victimes quand on ignore tout des mécanismes de la violence, du contrôle coercitif et de l’emprise qui en découle ?
Apprendre à respecter la temporalité des victimes, à garder le silence, à ne pas rejouer la domination par des injonctions, et surtout gérer ses propres frustrations : voilà le travail du soignant face aux victimes.
Trois ans de Dispositif Sentinelles
En trois ans d’existence, le Dispositif Sentinelles Timone Marseille a pris en charge 1 018 victimes, dont 755 victimes de violences conjugales.
27 sentinelles sont réparties entre les équipes de jour et de nuit. Elles détectent, accueillent, accompagnent et orientent les victimes de violences intrafamiliales, sexistes et sexuelles.
Depuis, le Dispositif Sentinelles s’est étendu à l’ensemble des services d’urgences de l’APHM, avec 54 professionnels de santé formés.
Et maintenant ?
Que les établissements hospitaliers adhèrent au Dispositif Sentinelles existant. Mais pas seulement.
Ce travail est un travail de collaboration. Les secours, la police, la gendarmerie sont nos interlocuteurs privilégiés. Primo-arrivants, ils sont eux aussi confrontés à toutes les formes de violence en intervenant sur la voie publique ou à domicile.
Analyser et comprendre la situation, repérer le danger, prendre en charge : rien de tout cela n’est simple lorsqu’on se retrouve face à l’auteur présumé et à la victime dans le même environnement, face à l’agressivité d’une victime ou à son mutisme, ou encore lorsqu’elle refuse de déposer plainte.
L’avenir, c’est la formation. Elle permet, une fois encore, une prise en charge efficiente des victimes, mais aussi et surtout d’éviter l’épuisement des professionnels de première ligne.
Tous sensibilisés, nous aurons alors une posture professionnelle universelle et protectrice face aux victimes de violences.







